RDC : Quand la Masculinité positive change Idriss et inspire sa communauté à Mbuji-Mayi

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De « catcheurs » à partenaires : l’histoire d’une transformation

Il fut un temps où, chez Idriss et Fatouma, une petite contrariété pouvait rapidement tourner à la dispute. À Mbuji-Mayi, leur entourage les avait même surnommés les « catcheurs ». Aujourd’hui, le même couple raconte une tout autre histoire. Idriss a appris à prendre du recul, à écouter et à parler plutôt qu’à réagir. Il prend aussi davantage part aux soins des enfants et aux décisions du ménage. Ce changement n’est pas arrivé du jour au lendemain. Il est né d’une réflexion sur ce que signifie être un homme, un mari et un père.

Idriss, 35 ans, et Fatouma, 26 ans, sont mariés et parents de trois enfants, deux filles et un garçon. Tous deux sont diplômés et vivent dans un quartier périphérique de Mbuji-Mayi au Kasaï Oriental. Pourtant, dans leur vie quotidienne, leur niveau d’instruction ne suffisait pas à remettre en question certaines normes et habitudes profondément ancrées dans leur relation. Pendant longtemps, leur couple fonctionnait selon une logique que Fatouma résume simplement : une action appelait systématiquement une réaction. Une remarque de son épouse, une erreur, une contrariété ou une situation qu’Idriss jugeait insatisfaisante pouvait provoquer une réaction immédiate. Peu importait le lieu ou les personnes présentes.

Au fil du temps, cette manière de fonctionner était devenue tellement visible que les voisins avaient fini par leur donner un surnom : les « catcheurs ». Une appellation qui, derrière son apparente légèreté, traduisait une réalité devenue presque ordinaire dans le quartier : les disputes du couple étaient connues de leur entourage.

Une petite erreur, une grande surprise

Un matin de juillet, comme cela pouvait arriver dans n’importe quel foyer, Fatouma commit une petite erreur domestique : elle avait oublié de préparer à temps un repas qu’Idriss attendait avant de partir. Rien de grave en soi, mais connaissant les habitudes de son mari, elle s’attendait déjà à une réaction vive. Elle se préparait mentalement à la confrontation. Mais ce matin-là, quelque chose d’inattendu se produisit. Idriss ne réagit pas. Il ne cria pas. Il ne fit pas de reproches sur-le-champ. Il sortit simplement de la maison et partit vaquer à ses occupations.

Pour Fatouma, ce silence était presque plus surprenant qu’une dispute.

Lorsque son mari revint dans la soirée, il l’appela et lui expliqua calmement ce qui l’avait contrarié. Il lui fit part de ses reproches sans éclat de voix, sans confrontation et sans chercher à imposer son point de vue par la colère. Pour Fatouma, ce fut un véritable bouleversement. 

Elle venait d’assister à une réaction d’Idriss qu’elle n’avait pratiquement jamais connue auparavant : une réaction maîtrisée, réfléchie et orientée vers le dialogue.

« Pour moi, c’était presque un miracle. Je m’attendais à une réaction comme avant, mais il est revenu et m’a parlé calmement. J’ai compris qu’il y avait quelque chose qui avait changé »
, témoigne-t-elle.

Ce changement n’était pas le fruit du hasard.

Le début d’un changement : réfléchir autrement à la masculinité

Quelques temps auparavant, Idriss avait commencé à participer à des séances de réflexion consacrées à la masculinité positive, avec l’appui d’Enabel dans le cadre du projet Lutte contre les Violences Sexuelles et l’Impunité (LVSI).

Il y retrouvait une dizaine d’autres hommes engagés dans un groupe de réflexion. Au fil de plusieurs séances, les participants étaient invités à réfléchir à leurs comportements, à leurs relations avec leurs épouses et leurs enfants, ainsi qu’aux normes sociales qui définissent traditionnellement ce qu’un homme « doit » être dans sa famille et dans sa communauté.

Les échanges ne se limitaient pas à des conseils généraux. Ils s’appuyaient sur le « Cahier de l’homme engagé », un support d’orientation structuré autour de quatre grands thèmes avec du contenu sur plusieurs sujets : les violences basées sur le genre (VBG), leurs causes, leurs conséquences, leur prévention et le rôle des hommes, la socialisation de genre, les rôles, le pouvoir, les privilèges et les responsabilités, la paternité responsable, la communication non violente, la gestion des émotions, … À travers des séances et des situations concrètes, les hommes étaient ainsi amenés à examiner des situations concrètes de leur quotidien, la manière de communiquer avec son épouse, la vie de couple, le partage des responsabilités, les soins aux enfants, à questionner leurs comportements et certaines croyances qu’ils considéraient jusque-là comme allant de soi.

Pour Idriss, plusieurs de ces enseignements ont progressivement fait écho à sa propre expérience.

Il a commencé à comprendre que l’autorité masculine ne devait pas nécessairement s'exprimer par l'imposition, la colère ou la réaction immédiate. Être un homme et être chef de famille pouvait aussi signifier écouter, dialoguer, prendre soin des siens et partager les responsabilités.

C’est ce qu’il a expliqué à Fatouma après l’épisode du matin.

Il lui a parlé des séances auxquelles il participait, de ce qu’il y apprenait sur les droits des femmes et sur les relations au sein du couple. Il lui a également expliqué l’importance des causeries au sein du foyer : prendre le temps de parler, d’écouter et de rechercher ensemble des solutions aux problèmes.

La curiosité de Fatouma a alors pris le dessus. Elle a voulu comprendre ce qui était en train de transformer son mari.

Lorsque des séances mixtes ont été organisées, Idriss a donc invité son épouse à y participer. Fatouma a ainsi pu découvrir directement les espaces de réflexion auxquels son mari prenait part. Le changement devenait progressivement une démarche de couple.

De la confrontation à la causerie permanente

La première transformation visible a été la manière de communiquer.

Idriss, qui avait auparavant tendance à réagir immédiatement, a commencé à parler et à discuter avec son épouse. Il ne cherchait plus systématiquement à avoir le dernier mot. Il prenait davantage le temps d’expliquer ce qui n’allait pas et d’écouter ce que Fatouma avait à dire.

Pour Fatouma, la différence est considérable.

Et le changement ne s’est pas arrêté aux mots. Pendant longtemps, les enfants étaient presque entièrement la responsabilité de leur mère. Idriss ne pensait pas spontanément à prendre le bébé dans ses bras, à le changer ou à le bercer lorsqu’il pleurait. Même lorsqu’un enfant tombait malade, c’était Fatouma qu’il appelait. Elle se retrouvait ainsi à porter presque seule la charge des enfants, en plus des autres tâches de la maison.

« Il ne pouvait même pas porter notre enfant. S’il faisait caca, il devait m’appeler pour que je le change. S’il pleurait, il m’appelait encore pour que je le berce, même lorsque j’étais occupée à faire d’autres travaux de la maison »
, se souvient-elle.

Aujourd’hui, la scène est tout autre. Idriss prend son enfant dans les bras, s’en occupe et peut l’emmener lui-même à l’hôpital lorsqu’il tombe malade. Ce qui relevait autrefois presque exclusivement du rôle de la mère devient progressivement une responsabilité partagée. Et dans le quartier, ce changement ne passe pas inaperçu.

Mais derrière ces gestes visibles se joue une transformation plus profonde. Les séances de réflexion sur la masculinité positive ont offert aux hommes un espace pour questionner leurs habitudes, confronter leurs expériences et regarder autrement les normes qui définissent traditionnellement la place de l’homme et de la femme dans le foyer. Pour Idriss, comprendre que l’autorité ne se résume pas à décider, imposer ou réagir, mais peut aussi se construire dans l’écoute, le respect et la participation, a progressivement changé sa manière d’être époux et père.

Même les petits gestes ont pris une nouvelle signification. Pendant longtemps, le mot « merci » semblait ne pas faire partie du vocabulaire d’Idriss. Les services rendus par son épouse, les repas préparés avec soin ou les efforts qu’elle fournissait au quotidien étaient rarement accompagnés d’un mot de reconnaissance. Aujourd’hui, Fatouma l’entend la remercier par un « shukran ».

« Avant, même quand je lui rendais un grand service ou que je préparais une très bonne recette, je n’entendais jamais “merci”. Aujourd’hui, je l’entends me remercier et cela me fait énormément plaisir »,
confie-t-elle.

Autre signe révélateur : Idriss a commencé à partager son budget avec son épouse afin qu’ils puissent planifier ensemble. Ce geste, simple en apparence, traduit une évolution dans leur manière de prendre les décisions et de gérer les ressources du ménage. Le foyer devient progressivement un espace où l’on discute, où l’on partage et où chacun peut contribuer.

Une journée pour reconnaître les hommes qui changent

Cette transformation a trouvé une résonance particulière lors d’une journée de validation communautaire et de capitalisation des changements induits par la Masculinité positive organisée par la coordination provinciale de la Cellule Technique Mixte de la Masculinité positive (CTM+) avec l’appui d’Enabel à Mbuji-Mayi.

La rencontre a permis de revenir sur le parcours des hommes engagés, de présenter les changements observés dans les ménages et la communauté, mais aussi de recueillir les réactions des participants et les témoignages des épouses.

Au cours des séances de réflexion, 60 hommes ont été accompagnés par dix (10) facilitateurs formés par Enabel dans le cadre du projet LVSI. Les groupes ont bénéficié d’une supervision de la CTM+, du PNSA et d’Enabel. Pour cette phase, 58 hommes sur 60 sont allés au bout du parcours, soit 96,7 %, contre une cible de 50 % et une valeur de 73 % les années précédentes. Seuls deux hommes ont abandonné.

Ce niveau de persévérance est un signal fort pour une approche qui invite les hommes à questionner leurs comportements, leur rôle dans la famille et leur contribution à la prévention des violences et des inégalités de genre.

La démarche a aussi progressivement impliqué les couples. Lors des trois dernières séances, les épouses ont participé aux côtés de leurs maris, donnant à la réflexion une dimension plus concrète : le changement de l’homme pouvait désormais être discuté et observé dans la relation de couple.

C’est dans cet esprit que plusieurs hommes ayant achevé le cursus ont été reconnus au cours de la cérémonie, avec la remise de diplômes de mérite et la proclamation des Hommes Modèles, selon les critères présentés par la CTM+ avec la validation des membres des communautés, des représentants de l'autorité provinciale et des cinq bourgmestres de la ville de Mbuji-Mayi. 

Parmi les témoignages, celui de Fatouma a particulièrement retenu l’attention. Elle a raconté la transformation de son mari, Idriss, et les changements qu’elle observe désormais dans leur foyer : davantage de dialogue, un partage des responsabilités et une plus grande implication auprès des enfants 

Pour Fatouma, ces gestes sont devenus les signes visibles d’une évolution profonde. Elle résume aujourd’hui leur relation en quelques mots : ils vivent « dans l’harmonie ».

Pour Idriss, il reconnait que changer ses habitudes et sa manière de voir son rôle dans la famille n’était pas toujours facile, mais que les séances lui avaient permis de comprendre qu’être un homme ne signifiait pas imposer, mais aussi écouter, dialoguer, prendre soin et partager les responsabilités.

« J’ai compris qu’être un homme dans ma famille, ce n’est pas seulement être celui qui décide. C’est aussi savoir écouter ma femme, prendre soin de mes enfants et partager avec eux les responsabilités. Je pensais que changer allait me faire perdre mon autorité. Aujourd’hui, je comprends que le respect que ma famille me donne vaut plus que l’autorité que je voulais imposer. » nous a-t-il confié. 

Ces témoignages rappellent que derrière les 96,7 % d’hommes ayant achevé le parcours, il y a des changements qui se vivent dans les foyers : un homme qui écoute davantage, un père qui s’implique, un couple qui dialogue et des responsabilités qui se partagent.

Une histoire qui commence dans un foyer, mais ne s’y arrête pas

L’histoire d’Idriss et de Fatouma n’est finalement pas celle d’un homme devenu parfait. C’est celle d’un homme qui a accepté de regarder autrement son rôle dans sa famille et de remettre en question des comportements qu’il considérait auparavant comme normaux.

Hier, une petite erreur pouvait déclencher une confrontation. Aujourd’hui, elle peut donner lieu à une discussion.

Hier, les soins aux enfants étaient presque entièrement laissés à Fatouma. Aujourd’hui, Idriss prend son enfant dans les bras et peut l’emmener lui-même à l’hôpital.

Hier, les efforts de son épouse étaient rarement reconnus. Aujourd’hui, un simple « merci » peut suffire à lui montrer qu’il voit et apprécie ce qu’elle fait.

Hier, les voisins les appelaient les « catcheurs ». Aujourd’hui, ils observent un couple qui a retrouvé davantage d’harmonie.

Et c’est peut-être là le résultat le plus important de cette transformation : lorsque le changement devient visible dans un foyer, il peut commencer à changer le regard de toute une communauté.

À Mbuji-Mayi, Idriss Nyembue est ainsi devenu, à son échelle, un exemple de ce que la masculinité positive peut produire lorsqu’elle passe des séances de réflexion aux gestes du quotidien.

Doudou Kajangu

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