Et si l’avenir de la santé familiale passait aussi par
une implication accrue des hommes ? C’est le pari relevé par la République Démocratique du Congo à Kisantu, où, du 26 juin au 6 juillet 2026, experts
nationaux, cadres du Ministère de la Santé Publique et Ministère du Genre,
partenaires techniques et praticiens de terrain ont uni leurs expertises pour
franchir une étape décisive dans la structuration de l’approche innovante «
École des Maris ». Ces travaux ont constitué une avancée majeure dans la consolidation
des documents techniques de cette approche, avec l’objectif de doter le pays
d'un cadre national harmonisé pour promouvoir une implication durable des
hommes dans la santé familiale et l’égalité de genre, en agissant sur les
normes sociales qui influencent les comportements au sein des communautés.
Dans de nombreuses communautés congolaises, les décisions
relatives à la santé de la femme et de l'enfant ne reposent pas uniquement sur
les connaissances ou la disponibilité des services. Elles sont aussi
influencées par les normes sociales, les croyances et les rapports de pouvoir
au sein des ménages.
Qu'une femme consulte précocement pendant sa grossesse,
qu'un couple adopte une méthode de planification familiale ou qu'une jeune femme
accède à des services de santé adaptés dépend souvent du soutien de son
conjoint ou son partenaire.
C'est précisément pour agir sur ces déterminants sociaux que
le Programme National de Santé de la Reproduction (PNSR), avec l'appui
d'Enabel à travers son projet Santé et Protection Sociale en Santé (SPSS) mis
en œuvre dans la province de la Tshopo, accompagne le développement des documents
de l’approche 'École des Maris’ adaptée au contexte congolais.
De l'expérience pilote à une ambition nationale
Depuis août 2025, Enabel accompagne la Division
Provinciale de la Santé de la Tshopo dans la mise en œuvre d'un projet
pilote de quinze (15) mois à Isangi, plus précisément dans l'aire de santé de
Yalikina. Inspirée d'expériences concluantes menées ailleurs en Afrique,
l'approche 'Ecole des Maris' vise à faire des hommes des acteurs
engagés de la santé familiale plutôt que de simples observateurs.
Mais très vite, un constat s'est imposé : pour garantir la
qualité, la cohérence et la pérennité de cette approche, la RDC devait disposer
de ses propres référentiels, alignés sur les directives et les normes
nationales du Ministère de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale. La
question de la réduction de la morbi-mortalité et néo natale, l’éducation et l’autonomisation
de la femme, l’intégration de la masculinité positive dans la lutte contre les
VBG, l’accompagnement des hommes par les femmes pour l’utilisation accrue des services… font partie des composantes du
PNSR qui prônent l’information des hommes sur ces questions en vue de leur implication.
Un premier atelier organisé à Kinshasa, en octobre 2025,
avait permis de produire les premières versions des documents techniques. Les
échanges avaient également fait émerger plusieurs recommandations notamment celle
de ne pas limiter l'approche aux hommes mariés, mais intégrer également les
jeunes garçons afin d'agir plus tôt sur les représentations et les
comportements.
Dix jours pour construire des références nationales
Pendant dix jours d'intenses travaux, des experts et autres partenaires techniques et praticiens de terrain ont
passé en revue chaque contenu, confronté les expériences de terrain aux
exigences des politiques nationales et enrichi les documents à partir des
observations formulées lors du premier atelier.
Deux documents stratégiques ont ainsi été consolidés : le Référentiel
des métiers et des compétences et le Module national de formation
destiné aux futurs facilitateurs.
Ces documents ne sont pas de simples manuels. Ils
définissent les compétences attendues, harmonisent les méthodes d'animation,
structurent les contenus pédagogiques et garantissent que l'approche sera mise
en œuvre selon les mêmes standards partout où elle sera déployée.
Pour le PNSR, cette avancée constitue une étape essentielle vers
l'institutionnalisation de l'approche et son intégration durable dans le
système de santé.
« En dotant le pays d'outils harmonisés et de qualité,
nous nous donnons les moyens de garantir une mise en œuvre cohérente... C'est
donc un pas décisif vers une plus grande implication des hommes dans la santé
familiale », affirmait Madame Anne-Marie Tumba, Directeur national du PNSR, à l'ouverture de
l'atelier.
Une approche adaptée aux réalités congolaises
Si l’approche "École des Maris" s'inspire
d'expériences africaines déjà éprouvées, la version développée pour la RDC
introduit plusieurs évolutions majeures.
La première est son inscription dans la stratégie nationale
de promotion de la masculinité positive (SNPM+), qui encourage une
implication constructive des hommes dans la santé, le bien-être familial et
l'égalité entre les femmes et les hommes.
« Ces outils répondent directement aux composantes
de la Stratégie nationale, notamment la promotion d'une paternité responsable,
le partage équitable des responsabilités familiales, la participation des
femmes à la prise de décision et la mobilisation communautaire en faveur de la
masculinité positive » a indiqué Jean Wita, expert national à la Cellule
Technique Mixte de la Masculinité positive (CTM+).
L'approche congolaise ne s'adresse plus uniquement aux
hommes mariés. Elle intègre désormais les jeunes, y compris les adolescents, considérés comme les
futurs maris et futurs pères, afin de favoriser très tôt des attitudes
favorables à l'égalité et à la santé familiale.
Autre innovation importante : certaines sessions pourront
associer hommes et femmes dans un même processus de dialogue. L'objectif est de
construire ensemble des relations plus équilibrées et de favoriser des
décisions partagées au sein des ménages.
Au-delà de la santé reproductive, cette approche est pensée
comme un véritable outil de changement social et comportemental, capable
d'accompagner les communautés face à de nombreux défis où les normes sociales
constituent encore un frein.
Des premiers résultats encourageants à Isangi
Le choix d'accompagner cette démarche ne relève pas d'une
simple expérimentation. À Isangi, où vivent entre 65 000 et 78 000 hommes mariés et où l'approche est testée depuis plusieurs
mois, les premiers résultats sont particulièrement encourageants. S'appuyant sur les données disponibles, Dr Aloys Zongo, Chef
de projet SPSS, souligne que « les équipes constatent une progression de
l'utilisation des services de planification familiale dans la zone de santé,
avec un taux de couverture passé d'environ 13 % à plus de 21 % ». Au centre de
santé de Yalikina, « les performances enregistrées dépassent largement les moyennes
observées auparavant », a-t-il précisé.
Mais les chiffres ne racontent qu'une partie de l'histoire. Sur le terrain, les témoignages des femmes mettent en
évidence des changements parfois plus profonds : davantage de dialogue au sein
du couple, un meilleur accompagnement des femmes enceintes lors des
consultations prénatales, une implication accrue des hommes dans les décisions
liées à la santé familiale et une évolution progressive des rapports entre
partenaires.
Ces changements renforcent la conviction que les normes
sociales peuvent évoluer lorsque les communautés elles-mêmes deviennent
actrices du changement.
Pour garantir la pérennité et le succès durable de cette
approche, le consultant Enabel Sylvain Bakouan, qui a élaboré les premières
versions des documents, insiste sur l'importance d'une implication active
des leaders communautaires et des partenaires locaux. Il souligne également
la nécessité de mettre en place un processus rigoureux de sélection,
de formation et d'accompagnement continu des facilitateurs appelés à assurer la
mise en œuvre de l'approche sur le terrain.
Une dynamique portée par les institutions nationales
L'un des enseignements majeurs du projet pilote réside dans
l'appropriation progressive de l'approche par les institutions nationales.
Face aux premiers résultats observés, le PNSR a choisi de
porter le processus d'élaboration des documents de référence afin de garantir
leur conformité avec les politiques nationales pour l’amélioration durable des
indicateurs de santé maternelle, néonatale et infantile et de la planification
familiale.
Cette implication institutionnelle ouvre désormais la voie à
une utilisation harmonisée de l'approche par les différents partenaires
techniques et financiers souhaitant intervenir dans ce domaine. C’est notamment le cas de Marie Stopes
International (MSI) qui, aux côtés d'Enabel, s'inscrit déjà dans cette dynamique en s’impliquant
dans l’élaboration des documents de référence. L'École des Maris devient ainsi progressivement un bien
commun du système de santé congolais.
Les prochaines étapes
La clôture de l'atelier de Kisantu marque le début d'une
nouvelle étape. Les deux documents élaborés seront d'abord soumis aux dernières
validations institutionnelles au Ministère de la Santé publique, Hygiène et
Prévoyance sociale.
Une fois approuvés, « ces outils constitueront le
cadre de référence pour la formation des futurs facilitateurs, qui auront la
responsabilité d'accompagner la mise en œuvre de l'approche selon des standards
nationaux harmonisés », a annoncé Dr Moïse Alfred Mbila, cadre à la Division Formation et Supervision au PNSR et responsable technique de ce processus.
Après leur validation officielle, le territoire d'Isangi, où
l'approche est expérimentée depuis plusieurs mois, constituera le premier site
de déploiement à utiliser ces nouveaux référentiels harmonisés. Cette phase
permettra de consolider les acquis, d'identifier les bonnes pratiques et de
tirer les enseignements nécessaires avant une éventuelle extension à plus
grande échelle.
Les résultats et leçons issus de cette expérience pilote
permettront ainsi d'alimenter la réflexion sur les conditions d'un passage
progressif à l'échelle dans d'autres zones d'intervention des projets Santé
et Protection Sociale en Santé et Lutte contre les Violences Sexuelles et
l'Impunité (SPSS-LVSI) de Enabel, ainsi que dans d'autres programmes soutenus
par des partenaires techniques et financiers engagés dans la promotion de la
santé familiale.
Construire le changement avec les communautés
Les transformations les plus durables ne reposent pas
uniquement sur les infrastructures ou les équipements médicaux. Elles passent
aussi par l'évolution des comportements, des relations entre les femmes et les
hommes, et des normes qui influencent les décisions au quotidien.
En accompagnant le développement d'une approche nationale
fondée sur le dialogue, la responsabilisation des hommes et la participation
des communautés, Enabel, aux côtés du Ministère de la Santé publique à travers le
PNSR ou encore la Division Provinciale de la Santé de la Tshopo, contribue à créer les
conditions d'un changement durable. Car lorsque les hommes deviennent pleinement partenaires de
la santé des femmes, des enfants et des adolescents, c'est toute la communauté
qui avance.
Doudou KAJANGU
Geen nieuws